Synapses

[Neuromythe] L’attention d’un poisson rouge ?

Sous le titre : « Moins de concentration que les poissons rouges à cause des écrans », Franceinfo dédie en mai 2015 une émission à notre capacité à rester concentré. Les enseignants se posent beaucoup cette question, qui a des conséquences importantes sur leurs pratiques. On entend en effet de plus en plus que, puisque les élèves ont moins de capacité d’attention que par le passé, il est devenu impossible de leur proposer des textes longs et complexes à lire, voire de leur demander de regarder une “longue” vidéo qui durerait plus de 10 minutes ! Il est clair que ce n’est pas qu’un problème qu’on attribue aux enfants, car même pour des adultes, on s’efforce maintenant de produire des vidéos très courtes et rythmées sous prétexte que l’attention est limitée… La question de la réduction des capacités attentionnelles est utilisée pour justifier des choix, aussi bien en pédagogie qu’en communication, qui baissent le niveau d’exigence et de complexité des contenus proposés. Est-ce une bonne justification?

Il semble important de chercher à en savoir plus… Et d’en profiter pour affiner notre esprit critique face à l’information.

De quoi parle-t-on?

Nous lisons sur Franceinfo : « 8 secondes au lieu de 12 secondes. Ce serait la capacité de concentration moyenne de l’être humain aujourd’hui par rapport au début des années 2000. […] Tenez-vous bien : c’est moins que le poisson rouge qui, lui, peut rester concentré pendant 9 secondes ! »

Nous nous trouvons ici confrontés à des affirmations très précises sur des mesures de temps.

Mais savons-nous comment on établit le temps de concentration ?  Et si ce temps de concentration correspond à ce que nous demandons à nos élèves ou à nous-mêmes lorsqu’il s’agit de lire un texte, écouter quelqu’un qui explique, regarder un film, chercher à identifier un oiseau dans un bois ?

En effet, il existe plusieurs types d’attention, sous la responsabilité de différents réseaux de neurones. L’attention est une fonction dynamique : elle peut être focalisée, attirée ailleurs, être re-focalisée en raison de la tâche et du contexte… Il est donc impossible de dire que la durée maximale de l’attention est supérieure ou inférieure à une certaine limite.

La durée maximale de l’attention est un concept à géométrie variable : on peut entendre par là la durée de la réponse à un stimulus qui attire notre attention (une durée très courte), ou le temps qu’on est disposé à passer sur une tâche de manière soutenue et sélective, ou encore le temps pendant lequel on arrive à résister à des distractions et à se focaliser. La nature de la tâche et sa difficulté, notre motivation, la présence de distractions, entre autres, influencent notre capacité à rester focalisés sur une tâche le temps de la mener à bien.

Pour ces raisons, on ne trouve pas dans la littérature scientifique sur l’attention de références à une quelconque « durée maximale attentionnelle moyenne » relative à un individu ou à un groupe d’individus.

D’où vient l’info ?

Franceinfo n’est qu’un maillon dans la chaîne de transmission de cette infox. Si vous faites un tour du web, vous allez vite voir se multiplier le nombre de pages Internet, y compris les pages de grands médias, qui relatent la même information. La plupart citent, sans mettre de lien direct à la source, un rapport produit en 2015 par une branche canadienne de Microsoft. On pourra lire sur ces différentes pages que les “chercheurs” de Microsoft Canada ont interrogé 2000 personnes et “étudié le cerveau” de 112 volontaires — certains médias vous préciseront qu’il s’agit d’études qui utilisent l’EEG (électroencéphalographe : dispositif permettant d’enregistrer l’activité cérébrale en mesurant des différences de potentiel au niveau du crâne). On ne vous expliquera pas ni ce que l’on a mesuré, ni ce qui a été demandé aux 2000 interviewés. On ne dispose donc d’aucun élément, ni pour comprendre les conclusions des “chercheurs” de Microsoft, ni pour comprendre l’interprétation de ces conclusions par les médias.

En lisant le rapport de Microsoft, on s’aperçoit qu’il n’est pas signé, ce qui rend impossible de vérifier le crédit scientifique des auteurs. Il n’a pas fait l’objet d’une publication avec évaluation par les pairs. Cette évaluation aurait permis le contrôle — par des experts — du respect de critères de rigueur dans la méthodologie adoptée et par conséquent la fiabilité des résultats.

Examinons nous-mêmes ce rapport. Il décrit de manière assez sommaire la méthodologie adoptée. Nous découvrons que l’idée de réduction de la durée maximale de l’attention entre 2000 et 2015 provient en réalité d’une autre source, Statistic brain. Une visite sur ce site web permet de constater qu’il s’agit d’un service commercial de production d’analyses statistiques. Le graphique concernant la durée maximale de l’attention n’a pas fait pas l’objet d’une publication scientifique, n’est pas signé et il est impossible de savoir comment le résultat statistique présenté est produit : à partir de quelle base de données, concernant quels sujets, à quel moment, dans quelles conditions.

Le sous-titre de l’article de Franceinfo est : “On entend dire parfois que les technologies réduiraient nos capacités de concentration. Ce phénomène est aujourd’hui confirmé par une étude”. A ceci, nous pouvons objecter que bien que l’idée d’une baisse de nos capacités attentionnelles en quinze ans puisse nous paraître intuitivement recevable, l’étude citée n’est pas suffisamment fiable. Un titre comme « Moins de concentration que les poissons rouges à cause des écrans” sonne vrai mais il ne fait que nous conforter dans un préjugé.

Nous pouvons aussi constater les risques d’une certaine forme de circulation de l’information : des blogs qui citent des blogs, qui citent des rapports, qui citent des sites. Et au bout de la chaîne, des statistiques dont on ne connaît pas l’origine, mais qui nous inspirent confiance en raison de leur aspect apparemment rigoureux.

Ce tissu dense d’information rend difficile de remonter aux sources et la multiplication des pages comportant la même affirmation nous conforte dans la pensée qu’elle doit être correcte. Nous oublions ou nous ignorons que les pages ne se multiplient pas indépendamment les unes des autres — comme si plusieurs observateurs étaient témoins d’un même événement. Au contraire, la multiplication qui a lieu sur la toile est le produit d’un passe-parole où le message est transmis d’une source à une autre. Ce phénomène a un double effet : la source originale disparaît au milieu de ses consoeurs, et son contenu se modifie et se dégrade progressivement.

Considérations finales pour notre esprit critique

Des affirmations comme “nos enfants ont l’attention d’un poisson rouge” risquent d’amener à des conséquences pratiques indésirables. Par exemple, elles peuvent provoquer une simplification abusive des contenus et faire baisser excessivement nos exigences.

Nous entendons répéter : « Les enfants d’aujourd’hui n’ont plus l’attention que l’on avait, à notre époque ».
Etablir si notre capacité d’attention a changé —par exemple depuis l’arrivée des écrans — demande du recul. Il faut en effet avoir des données non seulement sur l’état actuel des capacités attentionnelles, mais aussi sur leur état dans le passé. Estimer l’attention de nos élèves ou nos enfants à l’aune de nos souvenirs d’enfance n’est pas pertinent, pour au moins deux raisons. Premièrement, rien ne nous garantit que nos souvenirs sont fidèles. En outre, le contexte social et scolaire a beaucoup changé depuis notre enfance. Pour les mêmes raisons, il est impossible de comparer notre attention d’enfant à celle que nous avons aujourd’hui.

Cependant, l’idée que l’attention se soit réduite à quelques secondes n’est pas vraiment plausible. Nous constatons que nous sommes capables, ainsi que nos enfants, de lire un livre, pourvu qu’on en ait la motivation !

Posons nous encore quelques questions.
Que savons-nous de l’attention et des études scientifiques à son sujet ? Si la réponse est : « peu de choses », nous risquons d’être victimes de nos propres préjugés. L’information nous paraît plus ou moins convaincante selon qu’elle conforte ou contredit nos préjugés. Que savons-nous réellement des données traitées dans des études qui aboutissent à un titre d’émission aguicheur ? Quand nous ne pouvons pas accéder à ces informations, nous gagnons à être prudents et à ne pas relayer des affirmations de façon péremptoire. Une lecture hâtive risque de nous faire oublier nos outils de vigilance et de filtrage de l’information pour nous forger une opinion bien étayée.


Voilà qu’une information qui avait capté notre attention (à juste titre, car en plus elle est rapportée par un media de confiance comme Franceinfo) et qui avait pu nous paraître convaincante, ne donne en réalité pas assez de garanties de fiabilité à la lumière du contenu et des sources originales.

Conclusion

L’idée que nous nous faisons du fonctionnement de notre perception et de notre attention ne correspond pas à la réalité. Pour notre cerveau, voir une scène n’équivaut pas à en prendre une photo. Mais nous avons du mal à croire à nos limites cognitives.

Le contenu rapporté par Franceinfo ne donne pas assez de garanties de fiabilité à la lumière du contenu et des sources originales. Il est en plus en contradiction avec les connaissances disponibles sur l’attention. Nous lui avons donc assigné un triangle rouge : mythe (pour mieux comprendre cette notation, consulter nos critères de confiance).

PS : Franceinfo, la prochaine fois, un effort de plus pour nous aider à y voir plus clair ! Nous comptons sur vous et avons besoin de vous !


Références


Pour en savoir plus sur l’attention et ses mécanismes, consultez :


Article rédigé par Elena Pasquinelli, avril 2019


Le sujet des neuromythes vous intéresse ? Retrouvez sur Synapses une série d’articles qui les repèrent, analysent leurs causes et leurs conséquences.

Et vous, quelles informations entendez-vous circuler sur le cerveau ? Vous semblent-elles justifiées au regard de votre expérience ?
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