[Interview] Métacognition, confiance, confiance en soi

Marion Rouault travaille dans le Département d’Études Cognitives de l’ENS de Paris (Laboratoire de neurosciences cognitives et computationnelles, LNC2). À l’intersection entre les neurosciences cognitives, la modélisation mathématique et la psychiatrie,  ses recherches ont pour objectif de comprendre un aspect essentiel de la cognition humaine : l’auto-évaluation, qui est fondamentale dans la construction de la confiance en soi, et souvent altérée dans les troubles mentaux.

On entend de plus en plus souvent le mot “métacognition” employé en lien avec l’apprentissage, les succès scolaires, dans l’apprentissage. On entend également parler de confiance, confiance en soi, sentiment d’efficacité …

Quelle est la définition de métacognition ? Y a-t-il une relation entre la métacognition et la confiance ?

La métacognition fait référence à l’ensemble des processus qui nous permettent d’évaluer, de contrôler et de réfléchir sur l’ensemble de nos propres comportements et capacités. Les jugements de confiance en font partie : ils nous permettent d’évaluer subjectivement la fiabilité de nos représentations et d’inférer la justesse de nos décisions en tenant compte de l’incertitude qui leur est associée.

On distingue traditionnellement les processus métacognitifs d’évaluation, tels que les jugements subjectifs de confiance, des processus de contrôle, c’est-à-dire l’utilisation de ces évaluation pour prendre des décisions et contrôler le comportement.

Je travaille actuellement sur l’hypothèse que nos jugements de confiance s’expriment à différents niveaux hiérarchiques : confiance en une décision donnée localement, confiance dans une tâche, confiance dans un domaine (« J’ai une bonne mémoire »), jusqu’à confiance en soi à un niveau très global, et j’essaie de comprendre comment s’articulent ces différents niveaux de confiance.

A la porte de l’éternité, Vincent van Gogh. Musée Kröller-Müller, Otterlo.

S’agit-il d’un domaine de recherche récent ?

Les recherches sur la notion de confiance ne sont pas récentes. De nombreuses études dans le champ de la psychologie cognitive et clinique ont mis en avant l’importance de la confiance en soi à un niveau global sur le comportement. Intuitivement, si on « n’y croit pas », on risque de ne même pas essayer, et donc d’engager moins d’effort dans la poursuite d’une tâche ou d’un but.

Plus récemment, au cours de la dernière décennie, des recherches en neurosciences cognitives et computationnelles ont permis de caractériser finement la formation des jugements de confiance à un niveau très local et leurs fondations cérébrales.

La confiance en soi à un niveau global est pour l’instant encore peu étudiée du point de vue neurocognitif alors qu’il s’agit d’un déterminant majeur des trajectoires individuelles sur les plans social et professionnel.

Pourquoi est-ce important de connaître le fonctionnement de la méta-cognition quand on est enseignant ? Et quand on est élève ?

Il existe des interactions réciproques entre le fonctionnement cognitif et la métacognition. 

– Si nos « performances » scolaires s’améliorent, nous allons renforcer notre niveau de confiance.

– A son tour, le niveau de confiance peut avoir des conséquences sur le comportement, et mener à des prophéties auto-réalisatrices (si l’on n’y croit pas, on essaie même pas, et on a donc moins de chances de réussir).

La confiance peut jouer sur la motivation et le niveau d’effort que l’on va fournir dans une tâche. 

Enfin, il existe des différences de confiance subjective entre les filles et les garçons, à performance égale. Ainsi, connaître le fonctionnement de la métacognition peut aider à prendre conscience des décalages entre notre performance et la perception de notre performance, ainsi que des variations d’auto-évaluation entre les individus.

Si la métacognition est une forme de contrôle sur notre fonctionnement cognitif (au sens où elle nous permet de monitorer nos processus cognitifs ou d’évaluer nos décisions, prises et à prendre), peut-on considérer que nous utilisons tout le temps notre métacognition ?

De nombreux processus de régulation opèrent de manière inconsciente. Par exemple, si nous décidons de traverser la rue bien que le feu piéton soit rouge, notre cerveau aura évalué de nombreuses informations (bruits alentour, horaire, …) et les incertitudes qui leur sont associées pour décider de traverser ou non, sans que nous ayons un accès très explicite au processus qui a abouti à notre décision.

Pour certains chercheurs, ce type de processus fait appel à la métacognition, alors que pour d’autres chercheurs, la définition de métacognition est plus restreinte, concernant seulement les jugements subjectifs que nous formulons de manière explicite.

En d’autres termes, sommes-nous tout le temps en train de contrôler volontairement ces processus et ces décisions ? Involontairement ? Et que dire de la métacognition comme forme d’auto-évaluation – est-elle tout le temps active, volontaire, consciente ?

Une partie des processus métacognitifs semble opérer de manière inconsciente, en corrigeant par exemple nos mouvements et nos actions avant même que nous ayons ‘enregistré’ qu’il s’agisse d’une correction ou d’une erreur. Par contre, lorsque l’on parle d’auto-évaluation ou de confiance en soi, on fait souvent référence à des processus actifs, explicites. 

Une fonction de ces processus métacognitifs explicites est la communication de notre niveau de confiance aux autres, peut-être pour prendre des décisions collectives.

Norman Rockwell, Girl At Mirror, 1954, Norman Rockwell Museum
La métacognition n’est pas seulement une forme de contrôle, elle est aussi une forme d’auto-évaluation. Nous évaluons si nous nous souvenons réellement d’un fait passé, si nous avons réellement compris un exposé, si nous avons bien vu, bien entendu…  

Nous arrive-t-il de nous tromper dans ces évaluations ? Pourquoi nous trompons nous parfois?

Il nous arrive de faire des erreurs d’évaluation. Par exemple, nous avons tendance à surestimer la fiabilité de notre mémoire. Des expériences d’implantation de faux souvenirs, en particulier en situation de stress, viennent illustrer l’idée que les souvenirs sont davantage une reconstruction régulière qu’une copie intacte conforme au passé. 

Mais il est important de ne pas voir l’erreur comme nécessairement négative ou délétère. Des travaux récents (conduits en particulier dans l’équipe de Valentin Wyart) montrent que les erreurs peuvent résulter d’un compromis entre l’utilité de faire un jugement précis et le coût de cette précision en termes de ressources cognitives. Certaines erreurs résulteraient donc d’un compromis coût-bénéfice adapté à la situation.

Quel type d’erreurs pouvons-nous commettre ? Est-ce que nous nous trompons souvent, rarement ?

Une difficulté est d’attribuer la source de l’erreur, de créditer l’erreur à la décision qui l’a causée. Il est possible de reconsidérer les erreurs non pas comme quelque chose de mauvais pour le comportement, mais comme une opportunité de créativité, d’explorer des alternatives ; les erreurs sont intrinsèques à la variabilité du comportement, de sorte que face aux mêmes options au choix, nous ne prenons pas toujours la même décision.

Quelles sont les conséquences pratiques de ce genre d’erreurs ?

Les erreurs peuvent parfois être une source de créativité, elles peuvent nous pousser à explorer d’autres solutions, en ne choisissant pas toujours l’option qui maximise les gains à court terme.

Est-ce que tout le monde se trompe à peu près dans la même mesure ? A peu près de la même manière (par exemple, est-ce que tout le monde se surestime)?

A l’échelle de la population, un résultat bien validé en économie comportementale et en psychologie cognitive est que nous sommes (légèrement) surconfiants : plus de la moitié des personnes pensent qu’elles conduisent mieux que la moyenne, qu’elles sont plus intelligentes que la moyenne … Alors que ce devrait être environ moitié moitié.

Néanmoins, il existe une très grande variabilité entre les individus, certains se sous-estiment alors que d’autres se surestiment. Certaines personnes sont capables de détecter leurs erreurs de manière juste (ils sont bien « calibrés » c’est-à-dire qu’ils sont capables d’avoir un niveau de confiance élevé lorsque leur performance est élevée, et plus faible lorsque leur confiance est réellement plus faible), alors que d’autres auront plus de mal à faire la différence entre une réponse correcte et une erreur.

Ces variations entre les individus semblent être en partie associées à des traits de personnalité. Par exemple, les personnes avec des symptômes de type anxieux et dépressifs vont avoir tendance à sous-estimer leur niveau de confiance mais à avoir une meilleure capacité à discriminer leurs réponses correctes de leurs erreurs.Cette capacité dépend également du contexte dans lequel on opère. Par exemple, sur certains types d’exercice ou certaines matières, je peux être capable de « savoir quand je sais et savoir quand je ne sais pas », alors que pour d’autres domaines, je ne saurais même pas identifier mes erreurs. 

Que savons-nous de la manière dont la capacité à s’auto-évaluer correctement au niveau général (confiance générale) est reliée à la capacité à s’auto-évaluer dans des domaines spécifiques (confiance spécifique) ?

Si on apprend à mieux se juger en général, est-ce que cela aura des retombées dans toutes nos auto-évaluations particulières? Si on apprend à mieux se juger dans certaines tâches particulières, est-ce que cela aura des retentissements ailleurs, par exemple sur l’estime de soi?

Cette question a des enjeux importants pour les interventions visant à améliorer la métacognition. 

En effet, si la capacité métacognitive repose sur une ressource générale, un mécanisme de base central que l’on appliquerait ensuite à différentes tâches et à différents domaines, les interventions devraient viser à « rééduquer » une capacité de jugement très centrale, indépendante de la tâche en cours, qui ira ensuite se propager. 

A l’inverse, si l’on se rend compte que la capacité métacognitive est intimement liée à chaque domaine, et qu’il n’existe pas ou peu de transferts de confiance entre domaines, il faudra que les interventions ciblent leur domaine d’intérêt particulier.

Ces questions constituent un champ de recherches actif aujourd’hui. Sur le plan neural, il semblerait que bien que des systèmes cérébraux différents soient engagés lorsque l’on effectue différentes tâches, les systèmes cérébraux associés aux jugements de confiance dans différentes tâches soient largement partagés. Par contre, les capacités métacognitives varient : on peut être bon à s’auto-évaluer dans un domaine, et moins bon dans un autre type de tâche.

Est-ce que ces fonctions se développent ou changent au cours de l’enfance, de l’adolescence, de la vie adulte ?

Il semble que les enfants très jeunes et même les bébés ont, dans une certaine mesure, une capacité à évaluer l’incertitude associée à leurs décisions.

Par ailleurs, il existe des données montrant que le niveau d’estime de soi évolue beaucoup dans la petite enfance et dans l’adolescence, augmentant jusqu’au début de l’âge adulte pour atteindre ensuite un plateau. Cela suggère que la métacognition et la confiance pourraient être particulièrement plastiques dans ces périodes, ce qui en fait des fenêtres d’interventions particulièrement intéressantes.

Réné Magritte, La reproduction interdite, 1937. Museum Boijmans Van Beuningen, Rotterdam

Que savons-nous des déterminants, des facteurs qui influencent ce développement ? Sont-ils tous prédéterminés ? Quel est le rôle de l’expérience ?

Il semblerait que les retours sociaux aient une influence importante, ainsi que les évènements de la petite enfance, mais ce n’est pas tout. Comme beaucoup d’autres aspects du fonctionnement cognitif, il est souvent difficile de faire la part entre les facteurs déterminés et les facteurs environnementaux.

 Peut-on apprendre à mieux se juger, de façon générale et dans des tâches particulières ?

L’apprentissage métacognitif fait l’objet de recherches actuellement, pour comprendre comment se forment les jugements de confiance et s’il sont malléables (peuvent-ils être modulés par des retours externes (feedback) et si oui de quelle manière). Il est important aussi de considérer la stabilité des capacités métacognitives : idéalement, on aimerait que les effets d’une intervention visant à restaurer une métacognition adaptée puissent s’étendre au-delà de la session d’intervention (ou de l’heure de cours), par exemple en comprenant si la confiance peut se généraliser d’une tâche à l’autre, et de quelle manière.

 Pouvez-vous décrire vos thèmes de recherche actuels ?

Je m’intéresse aux bases neurales et aux mécanismes qui sous-tendent l’auto-évaluation et la confiance en soi, ainsi qu’à leurs altérations dans les maladies psychiatriques.

En effet, une faible confiance en soi est un facteur important dans l’apparition de troubles mentaux. Par exemple, les personnes avec des symptômes anxieux et dépressifs ont généralement moins confiance en leurs capacités, avec des conséquences importantes sur le comportement : si l’on croit que l’on ne va pas réussir, on ne prend même plus la peine d’essayer. Il existe une grande variabilité dans la manière dont les gens s’auto-évaluent, mais on ne comprend pas bien pourquoi. Mes recherches, à l’intersection entre neurosciences, modélisation mathématique et psychiatrie, ont pour objectif de comprendre un aspect essentiel de la cognition humaine : l’auto-évaluation, fondamentale dans la construction de la confiance en soi, souvent altérée dans les troubles mentaux. 

A terme, c’est seulement si l’on comprend comment les différents niveaux hiérarchiques de confiance s’articulent (confiance dans une décision, dans une tâche, confiance en soi) et se nourrissent les uns les autres que l’on pourra mettre en place des interventions visant à moduler la confiance, et restaurer une auto-évaluation adaptée.

Pouvez-vous décrire l’outil de mesure sur lequel vous êtes en train de travailler ?

Avec mes collègues Steve Fleming et Andrew McWilliams de l’University College London au Royaume-Uni, en partenariat avec la start-up DamnFine, nous avons développé un outil de mesure de la confiance et de la capacité métacognitive. Il s’agit d’une webapp qui se présente sous la forme d’un jeu vidéo, où le participant est l’explorateur d’une nouvelle planète sur laquelle il peut accomplir des « missions ».

Ces missions sont des jeux de mémoire et de perception, qui permettent de mesurer la correspondance entre la performance objective aux jeux et les jugements subjectifs de confiance que les participants se font de leur réussite au jeu. Ils sont issus de travaux de laboratoire validés mais ont été adaptés pour être plus ludiques et motivants.

L’objectif est double. D’une part, ces études permettront de comprendre les facteurs qui contribuent à la formation des jugements de confiance sur une tâche en cours, dans différents domaines (perception et mémoire), et d’examiner la variabilité inter-individuelle dans la manière dont les élèves s’auto-évaluent. D’autre part, elles donneront, je l’espère, à l’élève et à l’enseignant l’occasion d’expliciter ces processus d’auto-évaluation et de réaliser qu’il existe des décalages entre notre réussite réelle et l’image que l’on s’en fait.


Quelques publications de Marion Rouault

Rahnev, D., Balsdon, T., Charles, L., …, Rouault M., …, & Zylberberg, A. (2022). Consensus goals for the field of visual metacognitionPerspectives in Psychological Science, in press [pdf]

Seow T.*, Rouault M.*, Gillan C.M. and Fleming S.M. (2021). Reply to: Metacognition, Adaptation and Mental Health. Biological Psychiatry [pdf] *equal contribution

Seow T.*, Rouault M.*, Gillan C.M. and Fleming S.M. (2021). How local and global metacognition shape mental health. Biological Psychiatry [pdf] *equal contribution

Rouault M. and Fleming S. M. (2020) Formation of global self-beliefs in the human brain. Proceedings of the National Academy of Sciences, 117(44), 27268-27276. [pdf] [github]

Rahnev D., Desender K., Lee A. L. F., … Rouault M., … (2020). The confidence databaseNature Human Behaviour. 4(3), 317-325. doi:10.1038/s41562-019-0813-1 [pdf] [OSF]

Rouault M., Dayan P. and Fleming S. M. (2019) Forming global beliefs about self-performance from local confidenceNature Communications, 10:1141. doi.org/10.1038/s41467-019-09075-3 [pdf] [Behind the paper blog post] [UCL press release] [github]

Rouault M., Drugowitsch J. and Koechlin E. (2019) Prefrontal mechanisms combining rewards and beliefs in human decision-makingNature Communications 10(1), 301 [pdf]

Rouault M.*, Seow T.*, Gillan C.M. and Fleming S.M. (2018). Psychiatric symptom dimensions are associated with dissociable shifts in metacognition but not task performanceBiological PsychiatryS0006-3223(18)30029-5. doi:10.1016/j.biopsych.2017.12.017  [pdf]  [digest]  [github] *equal contribution

Rouault M. and Koechlin E. (2018). Prefrontal function and cognitive control: from action to languageCurrent Opinion in Behavioral Sciences, 21:106-111. doi:10.1016/j.cobeha.2018.03.008  [pdf]

Rouault M., McWilliams A., Allen M., Fleming S.M. (2018) Human metacognition across domains: insights from individual differences and neuroimagingPersonality Neuroscience, Vol 1: e17, 1-13. doi:10.1017/pen.2018.16  [pdf] [github]

Barbalat G., Rouault M., Bazargani N., Shergill S. and Blakemore S.-J. (2012). The influence of prior expectations on facial expression discrimination in schizophreniaPsychological Medicine 12:1-11 doi:10.1017/S0033291712000384  [pdf]

Chapitre de livre

Rouault M., Decision and Learning. Book Chapter in La cognition : du neurone à la société. Editions Gallimard, Folio essais, April 2018. [in French


Interview réalisée par Anne Bernard-Delorme, mai 2020

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